Certains n’iront pas en enfer

Un roman de Zakhar Prilepine traduit par Jean-Christophe Peuch et publié aux éditions des Syrtes

Roman d’autofiction fantasmagorique inspiré de son expérience personnelle, Certains n’iront pas en enfer a été écrit après le retour de Zakhar Prilepine du Donbass. Imprégné d’une indéniable mélancolie il permet de magnifier la réalité métarmophosée en une « fiction d’événements ». Zakhar, l’alter ego de l’écrivain, évoque ainsi la vie de tous les jours des combattants à Donetsk, les opérations militaires, le quotidien dans les tranchées et les quelques moments de liberté.

Prilepine offre ici un texte éclectique, impressionniste, une oeuvre littéraire qui permet de mieux comprendre les raisons de son engagement, son état d’esprit et ses occupations pendant les années de guerre. Il retrouve sa plume imagée et concise, chaleureuse et facétieuse à la fois et une force d’évocation captivante. Sa prose romanesque est aussi le prétexte pour créer un double fantasmé et omniprésent. Roman de la fraternité et de la solidarité, Certains n’iront pas en enfer dit la cruauté des temps mais aussi les moments de pure grâce au détour d’une rencontre ou d’une rue, dans la grande lignée des écrivains russes toujours prêts à défendre leurs idées.


La guerre en Ukraine aura fait les gros titres de nos journaux télévisés pendant quelque temps avant d’être chassée par une autre actualité.

Zakhar Prilepine ne s’est pas contenté de suivre les infos à la télévision, non. Il s’est engagé au sein des forces séparatistes.

Avec des insurgés rêvant d’arracher un morceau de souveraineté des terres ukrainiennes. Pourquoi et comment ? Influence russe pour certains, j’avoue ne pas être plus au fait que cela.

Et peu importe au final. Car l’auteur nous raconte sa guerre, son rôle de commandant au plus près de Zakhartchenko, chef de la proclamée République populaire de Donetsk.

Autant annoncer la couleur tout de suite, Prilepine est un homme clivant dont je ne partage pas les points de vues. Cela est dit. Pourtant, ce récit d’autofiction n’a pas lâché mes mains.

On retrouve un style et une gouaille inimitable (et une certaine propension à un ego développé). L’on suit cette armée en se demandant quel est le budget mensuel des combattants pour la vodka/cognac/autres alcools forts.

Mais pendant ces 300 pages, j’étais avec eux, au sein d’un groupe soudé, à la camaraderie rugueuse, avec un auteur qui ne s’encombre pas des convenances, qui se dévoile et dévoile les autres. Parce que oui, dans ce livre, on croise aussi Emir Kusturica, Ed Limonov ou encore Monica Belluci.

On évoque même dans ce récit, un certain empereur russe. Zakhar Prilepine ne le portant clairement pas dans son cœur.

Pour un récit se déroulant en zone de guerre, les combats ne sont pas au centre du récit. Ce sont plutôt les relations humaines qui en constituent l’épicentre.

C’est drôle, exaspérant, éreintant et vivant. Voilà une lecture qui ne peut laisser indifférent et avec laquelle je me suis régalée. J’ai donc hâte de découvrir plein d’autres titres de Zakhar Prilepine.

Cette lecture s’inscrit dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice & Goran.


« Husky était encore dans les coulisses, son DJ et un choriste l’avaient rejoint, de même que quelques musiciens de rock en début de carrière qui ne craignaient pas encore pour leur réputation. Dans le monde du showbizz russe, tu pouvais dire que, quand tu étais enfant, tu avais arraché la tête d’un pigeon avec les dents ; que ton enfant illégitime vivait en orphelinat ; que tu avais goûté du sang humain, et aussi tous les autres liquides humains ; que tous tes autres enfants avaient été conçus de manière artificielle ; que tu avais trois citoyennetés et pas une seule citoyenneté russe, parce que la Russie n’était pas un pays, c’était du dégueulis qu’il fallait nettoyer avec de la poudre et que tu avais déjà la poudre ; que tu avais trois tétons, deux nombrils, ainsi que des suçoirs spéciaux sur le corps…Mais se rendre au Donbass, mon Dieu ! c’était épouvantable, c’était impossible. »

7 réflexions sur « Certains n’iront pas en enfer »

  1. Merci pour cette participation ! Voici un titre original et d’actualité, je pense aussi que j’aurai du mal à partager certains points de vue de l’auteur mais le côté humain est intéressant !

    Aimé par 1 personne

    1. On en revient à l’éternel débat : faut-il séparer l’homme de l’artiste ? Mais j’avoue que dans ce cas précis, malgré mes réserves concernant l’auteur, j’ai adoré ce roman.

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  2. Merci pour ton excellent compte-rendu. J’ai ressenti à peu près les mêmes sentiments à la lecture du livre, accroché depuis le début.
    Parmi les autres grands ouvrages de Prilepine, il y a évidemment son chef d’oeuvre « L’Archipel des Solovki » et SAN’KIA (sur les jeunes contestaires en Russie), devenu un livre culte après que Kirill Serebrennikov l’ait monté au théatre.
    IL y a quantité d’infos récentes sur Zakhar Prilepine sur ces deux pages :
    http://www.tout-sur-limonov.fr/371489332
    http://www.tout-sur-limonov.fr/412678068

    Petite anecdote pour finir :
    en août 2019, le chef des bouddhistes russes Damba Ayusheev (le XXIV° Khambo Lama) n’en revenait pas d’avoir pu rencontrer Édouard Limonov à Oulan-Oudé, en Bouriatie. Au point d’en oublier le rappeur le plus célèbre de Russie, Husky, assis à côté.
    Voir la photo :
    https://arigus.tv/news/item/132235/

    Aimé par 1 personne

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