L’amour derrière les barbelés

Un livre de Gueorgui Demidov traduit par Luba Jurgenson et Nicolas Werth et publié aux éditions des Syrtes


Comme Doubar (éditions des Syrtes, 2021), ce recueil de cinq récits est consacré aux camps staliniens où l’auteur a passé quatorze ans de sa vie (1938-1952). Rescapé de la Kolyma, Demidov en a expérimenté et observé le fonctionnement dans ses infimes détails en tant qu’acteur et victime. Son expérience est divisée en séquences peuplées de personnages dont les situations illustrent toutes les facettes de la vie des camps. Il donne ainsi un tableau extrêmement précis de cet univers concentrationnaire. En tant que témoin fiable et impartial Demidov apporte ce qui n’est documenté par aucune archive historique : les sentiments, les émotions, les stratégies de survie…

Ces récits constituent un témoignage littéraire de valeur inestimable non seulement sur les faits et les pratiques des camps, mais également, sur les particularités de l’imaginaire des bagnards. Malgré la dureté déshumanisante de la routine des camps, ils connaissent des sentiments forts, notamment l’amour. À travers cette mise en scène de l’extraordinaire, Demidov parvient à dire la terrible « banalité » du Goulag.

La publication de ce recueil fait partie du projet de traduction intégrale de l’oeuvre de Gueorgui Demidov aux éditions des Syrtes. Cette voix singulière – celle d’un véritable écrivain, égal de Varlam Chalamov et d’Alexandre Soljenitsyne – pourra ainsi retrouver sa place dans la littérature.


Un titre comme une provocation

L’amour derrière les barbelés, ceux du goulag. Les éditions des Syrtes sortent avec ce livre, la suite des écrits de Demidov, dont le précédent livre m’avait beaucoup plus grâce à l’humanité qui ressortait au milieu de toutes ces souffrances.

Ce deuxième tome est un coup de cœur. 

Pour rappel, Gueorgui Demidov est un ingénieur qui passa 14 années de sa vie au goulag. De cette expérience, il tira une série de récits qui furent confisqués par le KGB et rendu à sa fille après la mort de leur auteur.

5 récits constituent ce livre. 

Si Demidov romance ses écrits, on sent à chaque page l’expérience qui fut la sienne. Les détails, l’argot du camp, leur fonctionnement, tout est vibrant d’un terrible réalisme.

Le premier récit nous parle d’un homme, un scientifique qui a fui l’amour, pendant sa vie d’avant mais qui finit par le trouver dans l’endroit le plus improbable : le goulag. L’amour semble être à la fois tellement important mais si tenu, un fétu de paille si difficile à se remémorer, un luxe que n’ont pas les crevards. 

Le second récit, « La chevalière », place aussi l’amour au premier plan, mais c’est le monde des truandes qui est mis en avant. Ce monde des bas-fonds, avec ses règles si précises, cette aristocratie du camp. « La chevalière »est un vrai récit d’aventures même si le goulag ne va pas de pair pas avec une fin heureuse. 

Mais il faut parfois des exceptions et c’est là que le titre « La décembriste », apporte une bouffée d’oxygène, une sorte de miracle doux-amer. Avec ses remarques ironiques sur Staline, l’opposition de la force morale d’une jeune femme qui décide de rejoindre l’être aimé au goulag, d’une façon certes naïve mais belle, illuminant ainsi ce milieu si sombre d’une étincelle d’espoir. 

Les deux dernières histoires sont frappantes par leur ton encore plus sombre. Ils nous montrent à quels points les détenus n’étaient qu’une force de travail remplaçable. 

Ces récits sont très forts et marquants et montrent bien à quel point Demidov mérite sa place dans la littérature russe, qu’elle soit du goulag mais pas seulement. 


 » Bien sûr, je gardais quelque part en moi la réminiscence d’un épisode heureux de ma vie et d’une proximité chaleureuse avec une femme. Celui qui, comme moi, tomba d’épuisement et perdit connaissance à cause du froid et de la faim ne me jettera sûrement pas la pierre si je soutiens qu’un grand nombre de qualités humaines deviennent étrangères quand la cruauté de la vie dépasse les bornes. La responsabilité humaine ne se différencie plus guère alors de celle d’un animal. »

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