Le quatrième mur

Un roman de Sorj Chalandon chez Le livre de poche

le quatrieme mur couv

Note : 19/20

A lire si : vous aimez les romans qui ne font pas de cadeaux aux lecteurs

A éviter si : les morts de l’autre camp vous laissent indifférents

L’idée de Samuel était belle et folle : monter l’Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth. Voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, entre cour détruite et jardin saccagé. Samuel était grec. Juif, aussi. Mon frère en quelque sorte. Un jour, il m’a demandé de participer à cette trêve poétique. Il me l’a fait promettre, à moi, le petit théâtreux de patronage. Et je lui ai dit oui. Je suis allée à Beyrouth le 10 février 1982, main tendue à la paix. Avant que la guerre ne m’offre brutalement la sienne…


Sorj Chalandon a cet incroyable talent des grands tragédiens : en peu de mots, il touche à l’essentiel,  il frappe au cœur et à l’âme.

Je l’ai découvert avec les romans « Mon traître » et « Retour à Killybegs » avec son style âpre et rude comme ce qu’il nous décrit et ce roman ne déroge pas à cela.

Pour être tout à fait honnête le contexte évoqué, celui de la guerre du Liban de 1982 avec l’intervention militaire israélienne, est plutôt obscur à mes yeux, quelques vagues souvenirs d’école et de reportage télé. Je ne me suis pas plongée comme je le fais parfois dans une encyclopédie pour m’imprégner de l’époque et je ne regrette pas ce choix parce que peu importe le pourquoi du comment, à la fin c’est la guerre qui gagne…

Nous voilà embarqué en 1982 avec Georges, personnage auquel je n’ai eu aucun mal à m’identifier. C’est un idéaliste trentenaire, qui a milité contre l’extrême droite dans sa jeunesse avec à la clef des affrontements violents puis qui s’est marié, a eu une enfant et au final s’est rangé même si ses idéaux de jeunesse sont demeurés intacts.

Il  se retrouve embarqué dans ce conflit qui n’est pas le sien pour honorer la promesse faite à son frère de cœur, Samuel. On retrouve un thème qui était présent aussi dans les autres romans que j’ai lu de Sorj Chalandon, celui de ces amitiés d’hommes, pudiques, fortes et sincères.

Ici le narrateur prend la relève de Samuel pour jouer à Beyrouth l’Antigone d’Anouilh avec un acteur issu de chaque communauté/camp pour incarner les personnages : une Antigone palestinienne, un Créon chrétien, un Hémon druze et ainsi de suite.

On se retrouve à se demander comme Georges s’il est vraiment possible de voler quelques heures à la guerre, de rassembler des ennemis sur une scène, juste sur une scène. Il est tragique de voir que des personnes qui auraient pu s’entendre, s’apprécier, s’aimer peut-être, se retrouvent prisonniers des circonstances, séparés sans espoir de réconciliation.

Si vous ne voulez pas connaître la fin et si vous souhaitez lire ce magnifique roman, voir par vous-même si Georges a pu ou non monter sa pièce poursuivez votre chemin et ne lisez pas la suite.

 

 

 

 

Je me suis prise à espérer qu’ils allaient arriver à dépasser leurs oppositions, que la guerre leur accorderait cette trêve pour jouer une Antigone magnifique, un moment de paix arraché à toute cette barbarie mais non il n’en est rien ; la tragédie miroir de celle de l’héroïne grecque est en marche et rien ne l’arrêtera.

Les morts, les scènes d’horreurs se succèdent et l’on comprend que la guerre ne s’arrêtera pas même pour deux heures. Elle réclame son tribut même lorsque Georges finit par pouvoir rentrer en France, retrouver sa famille. Comment se désoler pour une glace au chocolat tombée à terre lorsqu’on a vu des enfants au berceau égorgés ?

La guerre ne relâche pas ses otages et le narrateur finira par le comprendre : ce cercle infini de la vengeance, de la souffrance contre la souffrance.

Un roman coup de poing, coup de cœur, que vous ne regretterez pas.

Anouilh lui murmurait que la tragédie était reposante, commode. Dans le drame, avec ces innocents, ces traîtres, ces vengeurs, cela devenait compliqué de mourir. On se débattait parce qu’on espérait s’en sortir, c’était utilitaire, c’était ignoble. Tandis que la tragédie, c’était gratuit. C’était sans espoir. Ce sale espoir qui gâchait tout. C’était pour les rois, la tragédie.

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